Discours - conférencier : M. Frederick H. Lowy, recteur et vice-chancelier, Université Concordia Les universités face à l'avenir : la tour d'ivoire est-elle dépassée ?

Partager sur :
Imprimer

Ajouté le 23 novembre 2004 dans Discours


Les universités face à l'avenir

Universities face the futur



Monsieur le Président, distingués invités d'honneur, distingués collègues, mesdames et messieurs,

Permettez-moi tout d'abord de remercier la Chambre de commerce du Montréal métropolitain de m'avoir invité à m'adresser à vous aujourd'hui. J'entends vous entretenir d'un sujet qui, à mon avis, est d'un intérêt primordial, toutes priorités confondues, pour l'avenir de la société québécoise, sujet que j'estime plus important que l'équilibre du pouvoir à l'Assemblée nationale, plus important que les relations fédérales-provinciales, plus important même – et c'est un médecin qui parle, c'est tout dire – que les soins de santé.

J'espère arriver à vous persuader qu'il est essentiel d'arriver à retenir nos diplômés universitaires et à faire en sorte qu'ils demeurent concurrentiels par rapport à ceux du reste du Canada et de l'ensemble des pays développés; dans le cas contraire, la Ville de Montréal et le Québec tout entier verront s'atténuer progressivement leur capacité de soutenir la concurrence économique, sociale et intellectuelle tandis que les citoyens subiront une baisse de leur niveau et de leur qualité de vie. Devant cette éventualité, le gouvernement du Québec et le réseau universitaire québécois doivent prendre des décisions capitales.

J'aborderai avec vous les décisions que le gouvernement, à mon sens, doit prendre dans l'intérêt de l'ensemble de la société. Vous connaissez la problématique mieux que moi. La CREPUQ et les recteurs répètent sur toutes les tribunes qu'il est urgent pour les pouvoirs publics de trouver une façon de financer correctement le réseau universitaire québécois, et j'abonde dans ce sens. C'est André Gide qui a dit, et je cite : « Toutes choses ont été dites déjà, mais comme personne n'écoute, il faut toujours recommencer. ». Deux choix s'offrent se présentent, qui impliquent des décisions politiques difficiles, que l'on opte pour l'un ou pour l'autre, ou pour un amalgame des deux. L'alternative consiste, soit à bonifier substantiellement le financement du réseau universitaire en lui allouant des crédits prévus pour d'autres programmes, par ailleurs très importants, soit à hausser les droits de scolarité dans le but de les ramener à la moyenne canadienne sur une période de temps raisonnable.

L'une et l'autre possibilité impliquent de faire preuve de courage politique, car elles ne manqueront pas de susciter de fortes résistances. Le week-end dernier, le ministre de l'Éducation, Pierre Reid, a ouvert la porte à une éventuelle hausse des droits de scolarité si le gouvernement obtient un deuxième mandat. Il est certain que cette résolution sera fort contestée. Il y a bien pourtant une solution. La question est à ce point déterminante pour l'avenir du Québec qu'il faut tout mettre en œuvre pour la dépolitiser et obtenir des trois partis politiques québécois qu'ils s'engagent à ne pas en faire un enjeu pour se constituer un capital politique à court terme.

Why is such an unlikely scenario worth struggling for: I will briefly suggest three reasons.

  1. Universities are important to Quebec

    I need not take too much time to make the case for this statement. This Chambre de Commerce has itself made the case strongly in its mémoire to the Commission de l'éducation of the Assemblée Nationale earlier this year.

    Universities are the engines of a modern economy and of wealth creation
    Although university graduates constitute only 16% of Canada's population over 18 they contribute 33% of all federal and provincial income taxes yet consume only 9% of transfers of all types by governments to individuals(1). A study commissioned by Montreal International conducted by Prof. Fernand Martin and Jean-Yves Benoit and released last February detailed the huge impact that Montreal's four universities and affiliated institutes make to our region's prosperity and development(2). They calculated the static impact (university expenditures, student and visitor spending) at $3.58 Billion annually and 65,200 jobs. Additionally the dynamic impact (the R&D activities on campuses and the contribution to local industries) of Montreal universities, as measured by contributions to Quebec's mean annual GDP growth, was estimated at $4.21 Billion per year and to the rest of Canada another $1.77 Billion per year. More than 156,000 jobs are involved in the information technology, aerospace and biopharmaceutical industries alone.

    Universities produce the knowledge society needs to be competitive internationally
    Of all the R&D conducted in Canada 35% is in its universities, a higher percentage than in most OECD countries.

    Universities contribute the educated citizens we need to be competitive
    Some 540,000 graduates of Montreal universities work in the greater Montreal region. With the addition of 130,000 university staff and students the Montreal university community constitutes 20% of the region's population.

    Universities contribute hugely to the quality of life and the vibrancy of Montreal and Quebec
    The intellectual, cultural and artistic richness that characterize Montreal depend to a large extent on the direct and indirect contribution of our universities.


  2. Quebec's universities are seriously under funded

    For years Quebec's university rectors have called attention to their universities' under funding relative to those in the rest of Canada and the United States. For years they have been voices crying in the wilderness. However, strong influential allies have appeared, including this Chambre de Commerce. Last year a formal study was conducted jointly by CREPUQ and the Ministry of Education of Quebec using methodology acceptable to the Ministry. The result: compared to universities in the rest of Canada, the Quebec universities are indeed under funded—to the tune of $375 Million per year. Another unhappy comparison: According to the Institut de la statistique du Québec during the past 10 years Quebec increased its allocation to education by 12% to $11.5 Billion. But during the same time Ontario increased its allocation by 57% to 15.4 Billion(3).

  3. Chronic under funding will reduce quality

    The consequences of annual under funding are easy to describe. They include difficulty in recruiting and retaining first choice new professors; a less favourable student:professor ratio; less professor-student contact outside formal lectures; and fewer scholarships and bursaries. It is remarkable that Quebec's universities have been able to do more with less so that the quality of education has not yet slipped too much and research productivity, during the past seven years (thanks in part to the large infusion of funding by the Government of Canada) remains high. But the signs of quality erosion are starting to appear and, unless the chronic under funding is reversed, this will become significant. Please remember that the consequences of quality erosion will not be immediately apparent but over time they will be devastating. We will not be able to attract our own most promising students who after studying elsewhere may never return to Quebec. We will, over time, not be able to staff our universities with the professors capable of keeping us on the cutting edge of scholarship and research. Our high technology industries, the future of Montreal's economy, will be tempted to drift elsewhere. It is important to note that it is not only the rest of Canada that we must worry about but the rest of the world, especially the United States. In this connection let me remind you that between 1980 and 2003 per capita support for US universities increased by 25%. During the same period per capita support for Canadian universities decreased by 20%.

    In its July 2004 Topic Paper “A longterm economic forecast for Canada” the TD Bank publication TD Economics concluded that “Governments must provide support for post-secondary education that approaches the per student levels seen in the U.S. so that Canadian labour quality can continue to rise”(4).

    Je disais tout à l'heure que nous devons rallier les trois partis au Québec pour qu'ils conviennent de ne pas aborder la question des droits de scolarité dans leur programme politique si nous voulons que les étudiantes et étudiants québécois assument une plus grande part des coûts reliés à leur éducation. J'envisage également une autre façon pour les gouvernements de contribuer au financement des universités mais qui risque là encore de susciter une controverse politique. On sait que l'éducation, tout comme la santé, est de juridiction provinciale bien que le gouvernement fédéral s'intéresse de près à l'une comme à l'autre. Récemment, trois commissions ont été instituées pour étudier l'état des soins de santé, soit la Commission Mazankowski, la Commission Kirby et la Commission Romanow; chacune a recommandé d'augmenter les transferts fédéraux aux provinces afin de leur permettre d'assumer leurs responsabilités constitutionnelles dans l'intérêt national. C'est effectivement ce qui s'est produit en marge de la récente entente fédérale-provinciale. Pourquoi ne mettrait-on pas sur pied une commission fédérale-provinciale de haut niveau sur l'enseignement supérieur? Il m'apparaît que cette commission devrait se pencher sur le déséquilibre financier entre les deux paliers de gouvernement en matière d'éducation, comme l'ont fait les autres commissions chargées d'étudier la question de la santé. On en viendrait, j'ose l'espérer, à proposer une formule acceptable pour les provinces, y compris le Québec, autorisant le gouvernement fédéral à participer au financement des activités universitaires essentielles. Je rappelle pour mémoire qu'il existe d'ores et déjà des ententes bilatérales destinées à soutenir la recherche universitaire comme, par exemple, la Fondation canadienne pour l'innovation, qui a beaucoup apporté aux universités montréalaises.

    Pareille initiative devrait venir des provinces avec, idéalement, le Québec à leur tête. Je doute que le gouvernement fédéral, minoritaire comme on le sait, puisse prendre les devants à ce sujet, pas plus du reste que le gouvernement québécois à moins, je le répète, qu'on ne parvienne à un accord tripartite pour dépolitiser cette question, comme pour les droits de scolarité.


Mesdames et messieurs, je suis tout à fait conscient des obstacles politiques et intellectuels qui se dressent face à mes propositions. Je demeure néanmoins convaincu que seules des idées audacieuses pourront contrer le déclin qui menace les universités québécoises.

Let me now turn to what the universities must do. Improved funding, crucial though it is, will permit our universities to be competitive in the 21st century only if they are also prepared to make the several changes that will ensure high performance in a new, challenging climate. Today I have time only to speak about one of these. I believe that our universities must place priority on relevance to society. In recent years universities have been criticized, from within academia as well as from without for, on the one side, clinging excessively to an anachronistic ivory tower ideal and, on the other, for prostituting academic tradition by doing the bidding of industry and/or the state. Is the Ivory Tower dead? Should it be dead? Has it not been gone for a long time?

De nos jours, les universités s'associent toujours davantage avec le gouvernement et le secteur privé selon des modalités qui varient d'un pays à l'autre et, souvent, à l'intérieur d'un même pays. Des universitaires s'en inquiètent et publient chaque année des ouvrages et des articles où ils font état des risques d'intrusion étrangère, qui, selon eux, mèneront fatalement à des situations d'interférence, voire d'ingérence, au point que les universités finiront par y perdre leur autonomie et leur sacro-sainte liberté.

Je ne suis pas de cet avis. Il faut éviter de verser dans la vision, idéalisée mais étriquée, de l'université tour d'ivoire engagée dans l'érudition pour l'érudition tout autant que dans celle de l'université soumise aux diktats de l'entreprise privée ou de l'État. Tout en continuant à protéger l'autonomie des universités pour ce qui est de leurs activités essentielles (choix des étudiants et des professeurs, programmes d'études, activités de recherche, liberté d'expression et de publication, etc.), il est non seulement souhaitable mais nécessaire de nous engager de manière plus concrète envers la société. Cette synergie doit devenir l'une des valeurs centrales de l'université au 21e siècle.

Quelles formes cette collaboration peut-elle prendre? J'en suggèrerai quelques-unes en me fondant sur ma propre expérience à l'Université Concordia. Je précise que le type et le degré d'engagement social d'une université dépendent de sa mission, de ses traditions et de ses aspirations.

Toutes les universités du Québec, notamment celles qui accordent une grande importance à la recherche, contribuent à l'essor économique de la société. Premièrement, elles dotent les entreprises d'une ressource inestimable, des diplômés compétents, hommes et femmes; deuxièmement, elles transfèrent leur savoir au secteur privé, qui bénéficie ainsi d'une capacité accrue à utiliser les résultats de recherche provenant du monde entier; et troisièmement, elles commercialisent elles-mêmes directement la recherche en créant des entreprises dérivées et des partenariats public-privé.

But beyond this traditional and well known avenue of university-society engagement other routes are also being opened in Canada as they have been to a much greater extent elsewhere in the world.

At present intentional social engagement remains a peripheral or derivative activity for most universities, not a deliberate, planned core activity.

Let me first assert that the primary objective of a university education is not, as 71% of respondents in a 2003 United States opinion poll indicated, to prepare undergraduate students for a lucrative career(5). To be sure, important economic advantages accrue to university graduates. They have a much lower unemployment rate, more often work in jobs of their choosing and over a lifetime earn an average of $1 million more than those who have not gone to university. Indeed, Jack Mintz, President of the C.D. Howe Institute quoted a University of Toronto economist's study which concluded that “a bachelor's degree is a much better investment than the stock market, providing an average lifetime return of 13.8% for men and 17.6 percent for women” on the money invested in education(6). No, in my view the primary objective for a 21st century Canadian university is to help prepare students to become responsible citizens of a democracy.

For this objective to be met students must be challenged to develop certain crucial intellectual skills such as critical thinking, critical analysis of received information, communication skills, and so on. But good universities have always done this. Equally important, I believe, is the challenge of socializing students to the values of our society. These include the primacy of law and justice; respect for people; tolerance of values with which one disagrees; the right to security and order; and the need to balance personal advantage with the greater good of the collective, the community. Both academic and extra-curricular activities are important in this regard.

Toutes les universités doivent veiller à la socialisation de leurs étudiants au sens de leur intégration à la société. Vous n'êtes pas sans savoir que cet aspect a présenté un défi particulièrement important pour l'Université Concordia. Notre établissement, qui a connu une croissance de 30 % pendant la dernière décennie, est marqué au coin de la diversité. Les 32 000 étudiants et étudiantes inscrits à un programme de grade et les 8 000 inscrits au Centre de l'éducation permanente proviennent de 137 pays et représentent toutes les communautés culturelles établies à Montréal. Nombre d'entre eux étudient à temps partiel, environ 70 % travaillent tout en poursuivant leurs études et dans beaucoup de cas, ils sont les premiers de leur famille à fréquenter l'université. Leurs langues, leurs religions et leurs cultures, mais aussi la pluralité des valeurs qu'ils incarnent sont une richesse pour l'Université Concordia. Bien qu'ils soient attirés par le mode de vie des Montréalais, des Québécois et des Canadiens, beaucoup continuent de s'identifier à leur société d'origine envers laquelle ils conservent, à juste titre, un fort sentiment d'appartenance. Il n'est donc pas surprenant que l'on ressente sur le campus les tensions vécues ailleurs sur la planète. Ceci n'est pas sans engendrer des problèmes qui nous amènent beaucoup de publicité indésirable et souvent injuste. Mais ces circonstances sont rares. Il est vrai que la vie universitaire est particulièrement trépidante chez nous, mais en règle générale, les étudiants parviennent à contenir leurs passions. Malheureusement, les médias ne relatent pas les très nombreux exemples de collaboration intergroupes ni la réussite des programmes que nous avons conçus pour améliorer la socialisation et l'acculturation à la société canadienne.

Other forms of social engagement range from developing close links with a university's immediate neighbours, that is, helping to improve the lives of people in the surrounding community, all the way to social action and activism. In this connection two movements in American universities are relevant—the Campus Outreach Opportunity League and Campus Compact. Both aim to stimulate values of citizenship through student participation in public and community service by not only increasing student volunteerism and service learning but also by integrating civic engagement into courses, research projects and faculty activity(5). In Canada, Montreal's own McConnell Foundation is attempting to duplicate this United States initiative by inviting universities to apply for funding in their new University-Based Community Service-Learning Program. Concordia has applied because we have for many years embraced and operationalized this concept in our Institute for Cooperative Education, our School of Community and Public Affairs, our Graduate Program in Community Economic Development, our Applied Human Sciences Undergraduate Certificate in Community Service and the Centre for Human Relations and Community Studies, the John Molson School of Business Graduate Certificate in Community Organizational Development and the Entrepreneurship Institute for Minority Communities.

Par ailleurs, une autre forme de participation civique solidement implantée à l'Université Concordia et dans le réseau universitaire québécois consiste à faciliter l'accès à l'éducation supérieure à des membres de notre société, jeunes et moins jeunes, qui se butent à des obstacles les empêchant d'être admis dans des universités dites « traditionnelles ». On compte parmi eux des personnes motivées et intelligentes, mais qui, pour diverses raisons, n'avaient pas de bonnes notes à l'école secondaire et au CÉGEP et qui décident de retourner aux études à l'âge adulte, des étudiants qui éprouvent des difficultés financières et doivent travailler à temps plein, d'autres qui doivent surmonter des barrières culturelles (c'est le cas de la plupart des étudiants autochtones) ou linguistiques et d'autres enfin qui sont les premiers de leur famille à entreprendre des études supérieures. L'Université Concordia donne à ces candidats « à risque » une chance d'accéder aux études universitaires, en acceptant que leur taux de diplomation soit faible, en leur offrant des horaires de cours très souples et en leur proposant des programmes de soutien et de mentorat adaptés à leur profil particulier.

In conclusion; within the limits of the time available and your patience, I have tried to make the following points:

  • Quebec's universities are vitally important to our society
  • Quebec's universities are seriously underfunded and are at risk of decline
  • If this is not corrected the long term consequences for Quebec are very serious
  • The solutions to this problem all require great political courage and will be difficult to achieve without agreement by all three political parties to abstain from making them political footballs
  • I have suggested the unfreezing of student tuition fees, reallocation of funds from other departments to the Ministry of Education and a Federal-Provincial Commission on the funding of higher education
  • Not only must the government consider such measures but universities also must be prepared to make changes Among the changes proposed is an intentional increase in the social engagement of Quebec universities.

En ce qui me concerne, j'arrive à la fin de mon mandat de recteur de l'Université Concordia. Au cours des dix dernières années, j'ai connu, d'une part, la frustration de diriger un établissement sous-financé, et d'autre part, l'immense satisfaction d'être le témoin privilégié de l'influence bénéfique qu'une université engagée peut exercer sur tant de destins. Ce fut un privilège pour moi de contribuer au développement de ce qui constitue l'un des atouts majeurs de la ville de Montréal, son secteur universitaire qui, pour l'instant, demeure une source de fierté incontestable. Nous avons besoin de votre aide pour continuer sur cette lancée.


References

  1. Morris, Claire, President's Report, Association of Universities and Colleges of Canada, October, 2004.
  2. Universities: Catalysts for the Development of Metro Montreal: Economic Benefits, Montreal International, February 2004.
  3. Le chiffre du Jour, Institut de la statistique du Québec, Quoted in La Presse, 4 November, 2004, LPAI.
  4. TD Economics, The Toronto Dominion Bank, Toronto 2004.
  5. Chambers, T. and Burkhardt, J. Fulfilling the promise of civic engagement, ACB Priorities, 22:1, 2004, Washington, DC.
  6. Mintz, J. M. Canada's Future in the Balance, Presented to the Economic Club, Toronto, 28 January 2004.

* * *