Discours - conférencier : M. Hubert Manseau, président-directeur général, Innovatech Montréal Innovatech Montréal se penche sur la situation de l'industrie du logiciel

Partager sur :
Imprimer

Ajouté le 4 décembre 2003 dans Discours


L'industrie du logiciel à Montréal:
Le point de vue d'Innovatech Montréal

Présenté à la Chambre de Commerce du Montréal Métropolitain
le 4 décembre 2003

Innovatech Montréal a été fondée en 1992 pour développer la capacité d'innovation technologique dans le Grand Montréal. Après 11 ans, elle est devenue l'un des principaux joueurs de l'industrie du capital de risque et s'est bâtie une expérience exceptionnelle dans le financement des entreprises de la nouvelle économie. Elle a investi dans plus de 220 entreprises, dont les deux tiers en démarrage, et une trentaine provenant de l'extérieur du Québec. Elle a réalisé plus de 80 sorties, dont 20 sous forme de premier appel public à l'épargne (IPO). (diapo 2)

Son portefeuille comprend aujourd'hui 140 sociétés, dont 20 sont publiques, 105 sont privées et 15 sont des sociétés en commandite. Ce qui vous importe peut-être plus de savoir, c'est que 44 d'entre elles sont dans le secteur des TI. (diapo 3)

Notre objectif aujourd'hui est de vous brosser un portrait analytique et historique de notre intervention dans l'industrie du logiciel, d'en évaluer le résultat en regardant le contexte plus global de l'industrie dans le Grand Montréal, et de conclure par un certain nombre de recommandations concernant le développement de cette industrie.

Précisons tout de suite que nous avons en gros regroupé dans le secteur des TI chez Innovatech Montréal toutes les entreprises oeuvrant dans le secteur du logiciel, en excluant celles dont les produits sont essentiellement « matériels », dans les secteurs des télécommunications et de l'électronique.

Depuis ses débuts, la Société a investi dans 73 entreprises en TI, ce qui représente en moyenne près de 7 nouveaux investissements par année, pour un nombre annuel moyen de demandes de l'ordre de 150. Notre taux d'acceptation s'est maintenu autour de 5%, ce qui est conforme aux normes de l'industrie. (diapo 4)

Nous avons évalué plus en détail la source des nouvelles entreprises de notre portefeuille. Environ le quart provient d'autres entreprises technologiques et 50 % directement des entrepreneurs. Nous n'avons pas de données nous permettant d'analyser plus finement ce groupe, mais un survol rapide nous permet de croire qu'environ la moitié serait issue d'entreprises ayant développé un produit en fournissant d'abord des services conseil. Le dernier groupe serait les « vrais » démarrages de sous-sols ou de garages! (diapo 5)

À notre surprise, nous avons constaté qu'environ le quart provenait des universités. Une consultation de la littérature nous a cependant confirmé que les universités canadiennes sont très productives en matière d'essaimages et qu'environ 25 % de ceux-ci étaient dans le secteur de l'informatique et des télécommunications (Clayman & Holbrook : The Survival of University Spin-offs and their Relevance to Regional Development). Nos institutions montréalaises se classent fort bien dans ce palmarès comme le montre le tableau.

Nous avons tenté de regrouper ces entreprises sous neuf catégories principales. Les applications de gestion au sens large en représentent 24 %, celles reliées à l'Internet 19 %, les jeux 3 %, les applications reliées à la langue 7 %, les applications multimédias, dont principalement le 3D, 11 %, les applications manufacturières, dont principalement l'instrumentation, 11 %, les outils de développement 10 %, les outils systèmes 4 % et les télécommunications 11 %. Quant on regarde les secteurs verticaux d'applications, on note que les transports ressortent nettement, de même que les télécommunications et la simulation. L'Internet a été un secteur fort, mais où l'on a connu la plupart de nos échecs. (diapo 6)

Quand on examine nos sorties en TI, on en a complété 34, 7 sont partielles et 3 sont en cours. Les sorties partielles représentent généralement des mises en bourse ou des ventes en échange d'actions, dont une partie est sous écrou. Nous avons réalisé 7 de celles-ci sous forme de premier appel public à l'épargne, 14 sous forme de vente à un tiers, 2 sous forme de vente de nos actions à un acheteur secondaire, 2 ventes à la direction, 3 fusions et 15 liquidations. Les ratios se comparent, quand on les ramène à l'ensemble de notre portefeuille, aux normes de l'industrie. (diapo 7)

Dans notre métier, nos succès se mesurent en terme de sorties. Les plus connus sont Ad Opt Technologies, Avantas, Cognicase, eNgenuity (Virtual Prototypes), Newtrade et Tecsys. Toutes ces compagnies ont atteint un stade de maturité qui leur a permis de passer à une autre étape de leur croissance.

Au total, nous considérons le bilan positif. Et pourtant, nous restons sur notre faim. Et il ne s'agit pas que de l'ambition d'une firme de capital de risque de faire des retours exceptionnels.

Nous restons sur notre faim parce que trop peu des entreprises de logiciels dont nous sommes sortis n'a atteint une taille suffisante pour devenir à son tour un «agglomérateur» d'autres entreprises par fusion et acquisition et une source d'essaimage de nouvelles entreprises. De plus, trop de ventes à un tiers cachent le transfert de contrôle à une entreprise américaine, et signifie la fin de la croissance locale de l'entreprise. Pourquoi en est-on là? Il semble que les sources pour financer la croissance des ventes à l'étranger manquent, ou ne livrent pas toujours la marchandise. On n'a qu'à regarder l'évolution des titres technologiques sur le TSX pour constater le problème. Mais qui est le coupable?

Quand on examine le portrait de l'ensemble de l'industrie du logiciel, il apparaît que l'on n'ait collectivement pas réussi à créer de géant à Montréal. Vous me direz, il y a bien CGI, mais celle-ci est essentiellement une firme conseil et d'impartition de services. Vous me direz également que «small is beautiful» et qu'un grand nombre de petites entreprises dynamiques compensent un tel manque sur notre place d'affaires.

Je ne suis pas d'accord.

Je ne suis pas d'accord parce que le nombre d'entreprises de logiciels de moins de 50 employés n'est pas non plus si élevé : il serait de l'ordre de 200 au Québec, de 150 à Montréal, selon nos estimations, en nous basant sur le membership du Réseau Interlogiq. La plupart de ces entreprises n'ont pas atteint une taille suffisante pour développer un marché d'envergure à l'extérieur du Québec, et leur taux de morbidité est élevé.

Quand on essaie de brosser le portrait de notre industrie, on bute tout d'abord sur un problème de définition. Que ce soit dans la liste du Journal Les Affaires ou que l'on regarde la liste des membres de l'association de l'industrie du logiciel, le Réseau Interlogiq, on constate qu'il y a confusion des genres. Les firmes conseil sont mêlées aux producteurs multimédias et on y trouve même des entreprises manufacturières qui figurent sur la liste parce qu'elles ont sans doute commercialisé à petite échelle un logiciel interne.

Pourquoi une telle confusion? En grande partie sans doute à cause de la nature même de l'informatique. Le logiciel peut s'appliquer à la conception artistique comme au contrôle d'un robot. Plusieurs firmes qui commercialisent un logiciel aujourd'hui ont commencé dans le conseil. Certaines sont passées au contraire de la vente de logiciel à la fourniture de services, et comment classer un pourvoyeur de services applicatifs (application service providers) : c'est son logiciel qu'il commercialise, mais sous forme de service! Certains commercialisent une solution, mais l'essentiel est constitué de développement personnalisé. Alors les entreprises finissent par aboutir sur toutes les listes.

Les chiffres généralement présentés sur la région concernent l'ensemble du secteur de la conception informatique et des services connexes. Montréal International nous informe que «l'industrie des technologies de l'information et des nouveaux médias du Montréal métropolitain représente 61 000 emplois répartis au sein de 1 700 entreprises». Ceci permet de situer la région, toujours selon la même source, au 4ème rang en terme de nombre d'emplois per capita sur les 15 premières métropoles nord-américaines.(diapo 8)

Globalement, Statistique Canada nous informe que les services de consultation, d'intégration et de développement d'applications personnalisées représentent 47 % des revenus déclarés. Le secteur des progiciels proprement dit ne représenterait environ que 20 %. Il est impossible de distinguer la part des revenus tirés de la vente de progiciels sous forme de tarif à l'utilisation dans cette étude, mais en appliquant ce 20 % aux chiffres fournis par Montréal International, on est probablement assez près de la réalité.

Nous avons tenté de faire une définition plus opérationnelle d'une entreprise de logiciel, c'est-à-dire une entreprise qui tire la majeure partie de ses revenus de ses applications logicielles, soit en les commercialisant directement sous forme de produit, soit en les utilisant pour vendre des services loués ou payés à la transaction. Cette définition permet d'éliminer les firmes qui ne font que du conseil ou de l'impartition de services et celles qui sont hybrides et où les revenus tirés du logiciel sont marginaux, comme dans le secteur du multimédia. (diapo 9)

La liste résultant de cette opération permet de brosser un tableau d'entreprises qui est assez conforme à la composition de notre propre portefeuille. Elle comprend des firmes de progiciel à l'état pur, comme AdOpt Technologies, mais également des fournisseurs de services transactionnels sur Internet à partir de plates-formes propriétaires comme Mediagrif. Même avec une définition aussi large, on ne compte que 90 firmes ayant plus de 50 employés au Québec et 60 seulement impliquées plus directement dans la conception et vente de progiciels. Les plus importantes ne dépassent pas 400 employés, 300 chez les producteurs stricto sensu. Ces chiffres sont à mettre en relation avec le nombre total d'entreprises au Québec, et force nous est de conclure que notre industrie ne représente qu'un faible pourcentage de ce dernier. (diapo 10)

Nos plus grandes réussites selon une définition limitée à la production de logiciel seraient Softimage, vendue à Avid Technologies, et Discreet Logic, vendue à Autodesk. En utilisant une définition plus large, BCE Emergis et Mediagrif seraient celles qui ont atteint la plus grande taille.

L'enquête réalisée récemment avec notre collaboration par le Réseau Interlogiq auprès des producteurs de logiciels, révèle que les exportations hors Québec ne représentent que 40 % du chiffre d'affaires en moyenne, quelle que soit la taille des entreprises consultées. Ce fait est troublant et explique peut-être pourquoi nous avons tant de difficulté à créer des entreprises dont le chiffre d'affaires dépasse une proportion raisonnable du marché québécois.

Malgré ce chiffre, les entreprises considèrent généralement toutes que les grands donneurs d'ordre locaux ne favorisent pas leurs produits.

L'opinion par rapport aux gouvernements pourrait se résumer ainsi : maintenez les crédits d'impôt, seul programme de subvention à faire l'unanimité, aidez-nous à percer les marchés étrangers, et achetez davantage nos produits.

Interlogiq classe les entreprises dans plusieurs catégories où dominent les secteurs de la gestion et de la comptabilité. Il identifie cinq domaines à fort potentiel de croissance au Québec, basé sur la demande externe et un certain nombre de critères organiques de l'industrie. Ces secteurs sont les applications manufacturières, incluant le transport, le multimédia, en particulier le 3D, les applications financières, les télécommunications et la santé. Ceci correspond sensiblement à nos secteurs forts chez Innovatech.

Que tirer comme conclusions de toutes ces observations?

Tout d'abord, que l'on n'a aucune entreprise de grande taille dans le secteur du logiciel, les plus importantes ayant autour de 300 employés. L'industrie est surtout composée d'entreprises de très petite taille.

Pourquoi n'a-t-on également aucun grand succès analogues à ce qu'a été Biochem Pharma dans le secteur des biotechnologies, dont la capitalisation avait atteint 4 milliards US au moment de la vente à Shire? Il y a selon nous neuf grandes raisons. (diapo 11)

Beaucoup de nos entreprises ont la tentation du service conseil et finissent, comme Cognicase l'a fait, par évoluer vers ce secteur. L'industrie est composée d'entreprises de petite taille, on l'a vu, mais elle aussi très fragmentée, plusieurs trouvant le moyen de se faire complétion sur notre marché déjà trop petit. On a justement un problème majeur à sortir du Québec pour pénétrer d'autres marchés, dont au premier chef le marché américain, démarche essentielle au succès d'une entreprise de logiciel.

Beaucoup de nos entreprises ont une orientation trop technologique, c'est un commentaire systématique de nos partenaires américains. Certaines se lancent dans des créneaux peu porteurs à l'extérieur du Québec, soit que leur niche de marché soit limitée, soit qu'elle soit déjà encombrée. La tentation de vendre rapidement l'entreprise à l'étranger pour sa technologie est fréquente, et il faut reconnaître des difficultés majeures au plan du financement de l'expansion commerciale de nos entreprises. Enfin, nos gouvernements ont eu la subvention facile pour financer l'étape de R-D de nos entreprises, mais quand arrive le moment d'acheter leurs produits, toutes les raisons sont bonnes pour préférer des solutions plus «sécuritaires».

Nous avons cependant créé quelques grappes intéressantes d'entreprises dans les secteurs identifiées plus haut, en particulier les applications de gestion dans certains secteurs manufacturiers et dans le transport, les applications multimédias appliquées à la création et manipulation de contenus, les applications aux télécommunications, les applications financières, particulièrement au commerce électronique, les applications Internet, et les outils de développement informatique ou de gestion de systèmes.

Le caractère commun de ces secteurs est sans doute une combinaison de la croissance générale de ces secteurs mondialement, mais aussi, et peut-être surtout, de la présence d'une clientèle locale servant à la fois de tremplin et d'instigateur à l'innovation technologique. Nul doute, à titre d'exemple, que nos forces en applications multimédias s'appuient sur l'un des marchés de création les plus dynamiques en Amérique du Nord.

Que faut-il faire pour réaliser une multinationale du logiciel, l'équivalent d'un Corel ou d'un Cognos, à Montréal? Nous avions neuf raisons expliquant notre retard, nous voyons neuf pistes de solutions. (diapo 12)

Il nous faut tout d'abord créer une culture plus agressive de développement de nos entreprises. Il faut deuxièmement consolider le grand nombre d'entreprises apparentées dans nos secteurs forts, la plupart étant trop petites pour ne jamais devenir un grand succès, et toutes trop préoccupées par le quotidien pour penser à la croissance. Cette consolidation devrait commencer dans les secteurs forts déjà identifiés, où le nombre de petits joueurs complémentaires est élevé, et où l'on peut s'appuyer sur une réputation régionale établie. Nous aurons besoin pour cela de trouver des gestionnaires assez ambitieux et compétents pour réaliser ces consolidations. Notre marché local est petit, mais c'est le meilleur tremplin pour une firme qui démarre : il faut trouver des moyens de mieux utiliser nos plates-formes locales.

Nos gouvernements pourraient investir davantage en R-D dans le secteur du logiciel dans nos universités et les encourager à développer davantage les études avancées en informatique. On sait qu'à terme, cet effort se traduira par de nouveaux essaimages de qualité et des institutions comme Stanford et le MIT montrent qu'on peut atteindre des taux nettement supérieurs.

Ils pourraient peut-être mettre en place des mesures simples, comme les crédits d'impôt, pour aider au financement du marketing et des ventes dans nos entreprises de logiciel, car c'est généralement là que le bât blesse. Enfin, nos gouvernements pourraient sûrement ouvrir davantage leurs politiques d'achats pour encourager la création d'une industrie locale plus forte, un peu à l'image de ce qu'ils ont fait pour les entreprises conseil dans le passé

L'industrie du capital de risque peut également faire plus. On a été trop souvent modeste dans la taille de nos rondes de financement, en sous-estimant les besoins réels pour la commercialisation ou en ne nous assurant pas que le modèle d'affaires proposé fonctionnerait du premier coup. Il faut développer et utiliser davantage nos réseaux de contacts à l'étranger pour aider nos firmes à financer leur expansion mais surtout, à pénétrer leurs marchés. On devrait aussi se donner les moyens de jouer un rôle plus marquant à l'étape de la consolidation et de l'expansion de l'entreprise. À ce titre, il manque cruellement d'entrepreneurs du secteur du logiciel dans notre industrie.

L'industrie du logiciel devrait de son côté faire un effort pour mieux se définir et se regrouper. Il est sans aucun doute difficile d'arriver à une définition simple, mais comment pouvons-nous demander une reconnaissance du milieu équivalente à celle obtenue en peu de temps par l'industrie des biotechnologies par exemple, sans un regroupement structuré qui évite la confusion des genres qui distrait les gouvernements chaque fois que des mesures d'appui sont demandées?

Nous avons tous intérêt à faire grandir l'industrie du logiciel à Montréal : nous avons un extraordinaire bassin de ressources formées dans nos universités, des plates-formes locales de marché capables de susciter de grandes innovations et de supporter les premiers efforts de commercialisation. Notre plus grand défi selon nous est de former ensemble une classe de gestionnaires aguerris. Votre industrie du capital de risque est prête à se redéfinir et à travailler avec vous pour accélérer la croissance de l'industrie du logiciel à Montréal. (diapo 13)

Hubert Manseau