Discours - conférencier : M. Kent Nagano, directeur musical désigné, Orchestre symphonique de Montréal L'OSM et Montréal, une symbiose à cultiver

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Ajouté le 21 septembre 2004 dans Discours

L'OSM et Montréal, une symbiose à cultiver

Allocution de M. Kent Nagano
Directeur musical désigné
de l'Orchestre symphonique de Montréal
Devant les membres de la Chambre de commerce
du Montréal métropolitain

Montréal,
le mardi 21 septembre 2004

La version lue fait foi.

Madame la Ministre,
Monsieur le Maire,
Monsieur l'ex-Premier ministre,
Monsieur le Président de la Chambre de commerce,
Distingués invités de la table d'honneur,
Mesdames, Messieurs,

Si vous le permettez, j'aimerais débuter en remerciant la Chambre du commerce du Montréal métropolitain pour cette aimable invitation; il s'agit d'un honneur pour moi.

M. Labonté, vous avez décidé de lancer cette saison prestigieuse en présentant un conférencier invité dont la vie tourne autour de la culture, de l'innovation et de la créativité.

Ceci nous convainc du fait que la Chambre de commerce comprend non seulement à quel point ces éléments sont stratégiques pour le développement d'une métropole importante, mais également dans quelle mesure - par le biais de l'innovation et de la créativité - l'art de créer une alliance réussie entre le monde des affaires et celui de la culture est au cœur de la réussite d'une communauté.

Cela atteste d'une ouverture d'esprit impressionnante de la part de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain.

Comme M. Labonté vient de le mentionner, votre organisation s'est intéressée activement, au cours des deux dernières années, à des secteurs auxquels les gens d'affaires ne se consacrent pas d'emblée. Ces secteurs sont, indéniablement, essentiels à la création d'une grande ville et ceci, bien sûr, fait de la Chambre de commerce un organisme dynamique, progressiste et visionnaire.

Visionnaire, car l'objectif du monde des affaires est, comme celui des artistes, de contribuer à créer une société vivante, harmonieuse, ouverte sur le monde, cultivée, diversifiée, regardant vers l'avenir, évolutive et à la recherche du succès.

La question que j'aimerais aborder avec vous aujourd'hui m'est posée de plus en plus souvent par des gens de tous les milieux, de toute nationalité, ayant différents niveaux d'instruction et issus de tous les horizons. Une question qui pose un défi à tous ceux d'entre nous désireux de bâtir une ville dont le niveau de qualité de vie est source de fierté et d'identité.

Cette question est la suivante :

«En cette période économique très difficile, la musique classique survivra-t-elle ? Y a-t-il une place pour les orchestres symphoniques et les opéras dans notre société contemporaine ? Ou, est-ce que la musique classique et les diverses institutions qui y sont liées sont désormais une expression désuète et coûteuse d'une école de pensée élitiste qui n'a plus sa place dans notre monde actuel ?»

Avant de tenter d'y répondre, nous devons d'abord reconnaître que nous vivons dans une époque que nous percevons comme étant de plus en plus complexe. Il y a également ce malaise généralisé fondé sur la perception que le monde ne tourne pas rond, que les choses ne fonctionnent pas comme elles le devraient et que bien que nous tentions par tous les moyens d'y remédier, il semble n'y avoir aucune solution. Ce sentiment s'accompagne d'un attachement à une autre époque idéalisée, où la simplicité semblait régner, au même titre que l'ordre et le bon sens. Dans cette époque contemporaine de vitesse accrue, de communication instantanée et de progrès technologique ininterrompu, nous nous trouvons tous, à un moment où un autre, forcés de lutter contre le stress et les confrontations sociales qui en découlent.

Le miracle de la commodité et de l'efficacité, qui sont, semble-t-il, l'apanage de la mondialisation, de la normalisation et de l'interchangeabilité que nous offre la technologie, peuvent parallèlement générer le sentiment troublant que nous perdons notre individualité, l'essence même de notre personnalité, et que les rapports sociaux en sont handicapés, toutes situations susceptibles d'atténuer l'exubérance et la créativité chez l'humain.

Dans ce contexte, l'exploration d'une réponse à la question de la pertinence de la musique classique réside quelque part dans la définition de la musique classique elle-même, qui, faisant partie des beaux-arts, représente la beauté de l'esprit humain et de sa créativité, lesquels appartiennent à tous et font partie de tous, et ce, en tout temps, et particulièrement en périodes d'incertitude.

Il incombe aux personnes assumant des fonctions de leaders, y compris les gens d'affaires, que nous partagions la responsabilité rendre la culture accessible à tous - par le biais du partage, de la création, de l'investissement et de l'éducation. Plusieurs études réalisées récemment ont démontré que les communautés ouvertes sur le monde, qui accordent une importance aux facteurs de qualité de vie, particulièrement à la culture, et qui investissent dans leur développement, sont perçues comme les modèles les plus recherchés.

La décision d'une ville de ne pas investir dans ce secteur peut se solder par un échec. Et prenons à ce titre l'exemple de l'Orchestre symphonique d'Oakland.

Grâce en grande partie aux dirigeants présents dans cette salle aujourd'hui, Montréal est un exemple extraordinaire de la réussite qui naît de l'union du milieu des affaires et du milieu des arts et lorsque ces derniers interagissent et se complètent pour développer le plein potentiel et la richesse des ressources naturelles et humaines dont regorge une ville.

La vitalité culturelle de Montréal est indéniable et je souhaite que l'OSM continue de contribuer à l'influence internationale dont jouissent Montréal, le Québec et le Canada. Ensemble, nous pouvons aider le monde extérieur à réaliser que Montréal est un trésor culturel qui n'a pas encore livré tous ses joyaux.

Pourquoi Montréal ? Au cours des voyages que j'ai effectués en Europe, aux États Unis et au Japon depuis mars dernier, on m'a demandé à plusieurs reprises quelle était la raison qui m'avait amené à accepter le poste de directeur musical de l'OSM, surtout qu'il était connu que j'aurais eu le privilège de choisir parmi un certain nombre d'options intéressantes.

La réponse ne se trouve pas uniquement dans ce que je viens de dire, car il est également facile de constater :

  1. l'immense talent et les habiletés de virtuose des musiciens qui forment l'OSM ;
  2. la force de caractère, la personnalité et l'engagement de l'Orchestre ;
  3. plus important encore, le sentiment d'espoir, de joie, de passion, de profondeur culturelle et d'optimisme de la communauté montréalaise ;
  4. le dynamisme créatif de Montréal, lequel a donné naissance à de remarquables organisations et à de brillants artistes, dont le Cirque de Soleil, Denys Arcand, lauréat d'un Oscar, Céline Dion, la diva de la musique pop, et aux réalisations artistiques de François Giraud, de Robert Lepage et du compositeur Denys Bouliane.

Ces éléments attestent du caractère exceptionnel et visionnaire de la communauté montréalaise.

La raison de mon choix et les racines de l'optimisme qui anime Montréal résident, bien sûr, au cœur même de cette pièce - en vos mains -, vous les décideurs du monde des affaires de cette communauté vibrante. Vos conseils, votre innovation et votre créativité - votre côté artistique si vous voulez - en tant que chefs de l'évolution sociale et commerciale de la communauté sont le germe et la nourriture d'aujourd'hui, un investissement pour l'avenir.

Comme vous le savez, au cours des dernières années, Montréal en est venue à offrir tous les avantages d'une métropole culturelle importante, amalgame du meilleur des cultures européenne et nord-américaine, symbole d'une alternative d'espoir et de possibilités. Le bouillonnement culturel qui l'anime est très stimulant et particulièrement attrayant pour les esprits créateurs de tous les domaines. En effet, toute description de Montréal doit reconnaître l'implication massive de la communauté, la fierté partagée et le lien émotif entretenu avec ces accomplissements et expressions culturels.

Vous avez, en tant que leaders de la communauté, choisi d'aider l'OSM à poursuivre son essor, en lui accordant votre soutien au cours des années qui ont marqué son évolution. C'est pourquoi vous pouvez exprimer une fierté bien personnelle envers l'Orchestre et vous reconnaître dans son histoire, les origines de sa fondation artistique, sa longue tradition d'excellence et les racines de l'Orchestre dans le sol des cultures québécoise et canadienne. Des premiers concerts extérieurs mis sur pied par Wilfrid Pelletier au début du XXe siècle jusqu'à son explosion sur la scène musicale internationale sous Charles Dutoit, grâce à ses tournées internationales et ses enregistrements primés, l'Orchestre a incarné l'esprit, les valeurs et les dynamiques sociales de la ville de Montréal.

Parlant de dynamiques sociales, des négociations sont en cours entre l'Association des musiciens et la direction de l'OSM. Il s'agit d'un exercice important et je souhaite qu'il soit conclu le plus rapidement possible dans le meilleur intérêt de nos excellents musiciens et de la direction de l'OSM. Comme vous le savez cependant, je ne suis pas encore le directeur musical en titre et ne souhaite pas intervenir dans le processus en cours ou faire des commentaires sur le processus des négociations. Même si je suis plongé dans une très intense ouverture de saison au Los Angeles Opera - j'y conduirai 14 interprétations d'Idomeneo et d'Ariadne auf Naxos -, je suis ici avec vous aujourd'hui pour témoigner mon soutien à l'OSM à l'occasion de leur très important événement de collecte de fonds, le concert-bénéfice. Ce matin, j'ai eu le plaisir de rencontrer les musiciens de l'Orchestre, ainsi que Maestro De Burgos et Dame Kiri Te Kanawa et je me fais une joie de pouvoir les applaudir ce soir, lors d'un concert qui sera certainement mémorable.

Quel futur offrirez-vous, offrirons-nous, à l'OSM à partir de maintenant?

Toute tradition, qu'elle soit jeune ou plus ancienne, implique stabilité, temps, dévouement et engagement. Quand je pense aux organismes auxquels j'ai été associé, ces traditions varient énormément :
Halle Orchestra : plus de 180 ans
Deutsche Symphony Orchestra : plus de 60 ans
Bayrische Staats Orchestra : plus de 465 ans
Opéra de Lyon : environ 25 ans
Berkeley Symphony : 32 ans
Los Angeles Opera plus de 4 ans

Dans chacun de ces lieux, comme c'est le cas de l'OSM, l'avenir de la tradition est soutenu par une vision basée sur une profonde croyance en l'humanité, en ses capacités d'accomplir l'exceptionnel, de rêver au-delà de nos frontières, de viser l'excellence. L'avenir de l'OSM est tout autant basé sur la célébration des capacités uniques émotives, intellectuelles, physiques et spirituelles de l'humanité que sur la nécessité d'offrir une institution culturelle solide et vitale, legs aux générations futures, qui transcendera le relativement court temps qui nous est échu pour étendre le privilège de notre influence. Il faut donner aux enfants une alternative à la routine, une source éternelle de découverte, la possibilité d'exprimer les dimensions nouvelles et modernes des plus grands chefs-d'œuvre, la richesse intemporelle de notre littérature traditionnelle et toute l'innovation, la spontanéité et le raffinement qu'elle contient.

Bien au-delà de l'architecture et de l'acoustique, une salle de concert peut jouer un rôle de centre culturel. Quand ce lieu connaît du succès, il devient un centre psychologique et le cœur symbolique d'une communauté. Des exemples percutants de ces changements peuvent apporter aux générations futures ont pu être observés à Lyon, à Manchester et Los Angeles. […]

La semaine dernière, j'observais des amis de ma fille de six ans, un rivé à un écran, l'autre captivé par un dialogue Internet, un troisième sans expression, à une distance d'à peine 10 centimètres d'un haut-parleur, un autre demandant ce qui était arrivé aux enfants de Tchétchénie et la question «La musique classique est-elle encore pertinente aujourd'hui ?» est venue une fois de plus me hanter.

Tous ensemble, nous pouvons affirmer haut et fort que oui, non seulement est-elle aussi pertinente que jamais, elle n'a jamais été aussi essentielle qu'aujourd'hui. Ici, à Montréal, nous pouvons espérer que le pouvoir de la musique classique réside dans sa capacité à unir les traditions du passé et les rêves du futur, tout en enchantant le public d'aujourd'hui grâce à des moments de magie qui sont bien plus qu'une mode. Notre monde a besoin de ces moments pour transcender nos différences et nos origines disparates.

La musique est le seul art qui, quand on le vit, peut provoquer des miracles, nous offrant une liberté existentielle, un voyage momentané dans un monde idéal et, ce faisant, nous offre un aperçu de la potentialité du monde. Pour ceux dont je suis qui avons ressenti le pouvoir de l'art musical, nous croyons que la musique contribue à l'unité du tissu social sans laquelle aucun progrès économique, scientifique ou humain ne pourrait prendre forme.

En terminant, je tiens à vous rappeler les propos de la grande anthropologue Margaret Mead qui avait déjà exprimé que les arts étaient la vitrine de l'âme d'une communauté. Par cette affirmation, elle faisait référence au fait que lorsque l'on étudie les civilisations antiques, aussi intéressantes les fouilles archéologiques soient-elles, ce sont les fragments des représentations artistiques d'une société qui nous permettent de tracer le meilleur portrait de l'essence de leur personnalité, de leur système de valeurs, des perceptions de cette civilisation.

En gardant ceci en tête, je vous remercie une fois de plus pour l'engagement profond que vous témoigné à la communauté artistique en choisissant d'en devenir partenaire.

Je me fais une joie de vous encourager à suivre l'Orchestre symphonique de Montréal alors qu'il poursuit son extraordinaire périple vers l'avenir.