Discours - conférencier : M. Robert Lacroix, recteur de l'Université de Montréal Une idée pour le Québec

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Ajouté le 20 mai 2004 dans Discours


Une idée pour le Québec

Robert Lacroix, recteur de l'Université de Montréal

Chambre de commerce du Montréal métropolitain
Mardi 18 mai 2004
Le texte prononcé fait foi

C'est toujours avec grand plaisir que j'accepte l'invitation de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain de prendre la parole.

Depuis quelques années, la Chambre fait preuve d'un dynamisme vraiment exemplaire. Elle est devenue une tribune incontournable pour les nouvelles voix qui se font entendre au Québec. Elle offre à ses conférenciers une chance unique de nourrir le débat public. Un exercice sain et nécessaire dans toute démocratie qui se respecte.

J'aimerais dédier cette allocution aux jeunes professeurs et chercheurs de l'Université de Montréal. Pas tellement parce qu'ils travaillent à l'Université de Montréal, même si un recteur est toujours fier de ses jeunes collègues. Mais parce que je crois très sincèrement que le Québec de demain, c'est sur leur visage qu'on peut le lire. Que l'avenir de la société québécoise, c'est dans leur tête qu'il se prépare.

Ces jeunes font des choses qui ne se faisaient pas au Québec il y a vingt, ou même dix ans. Ils travaillent sur des molécules ou sur des concepts dont leurs aînés ne soupçonnaient pas l'existence. Ils explorent des champs du savoir qui n'existaient même pas quand je suis entré à l'université dans les années 60.

En un mot, ils innovent. Et le XXI e siècle sera le siècle de l'innovation.

Que faire pour que le Québec soit de ce siècle et non du siècle précédent ? Quels gestes poser aujourd'hui pour construire la société québécoise de demain ? Quelles portes ouvrir et surtout quelles clés se donner ?

Ces questions devraient interpeller tous les Québécois et les Québécoises. Elles devraient nous interpeller tous car elles déterminent notre avenir collectif.

Pourtant, il me semble qu'elles sont à l'heure actuelle occultées du débat public. J'ai parfois l'impression, et je sais qu'elle est partagée par plusieurs d'entre vous, que le Québec est en panne de projets. Mieux gérer les urgences de nos hôpitaux ou réduire les listes d'attente en chirurgie, c'est une nécessité, mais on ne peut en faire un projet de société. Moderniser l'État, c'est aussi une nécessité, ce n'est pas un projet de société. C'est de la saine gestion.

Une société qui se contente de gérer le quotidien est une société sans projet. Et une société sans projet est une société sans avenir.

Je voudrais profiter de cette tribune pour, très modestement, vous soumettre une idée pour le Québec. Cette idée, elle tient en un mot : le savoir.


La créativité québécoise

Nous vivons aujourd'hui dans un monde entièrement structuré par la connaissance. Ce qui caractérise notre époque, c'est que nous avons systématisé la production et l'utilisation du savoir à des fins de développement. Le savoir est devenu la matière première de nos échanges. C'est notre or, notre pétrole à nous.

Il s'agit d'un changement de paradigme majeur. Un changement qui agit sur la structure même de notre économie, sur son évolution et sur ses lieux de développement.

La raison est simple : plus le savoir connaît d'applications, plus il s'atomise et se diversifie pour répondre à des besoins particuliers. Au temps d'Aristote, le savoir était un et se résumait à la philosophie. Au temps de Bill Gates, il a mille et un visages.

C'est pourquoi tout ce qui touche à la production, à la diffusion et à la valorisation du savoir constitue un enjeu crucial pour nos sociétés. Un enjeu qui déborde de beaucoup les limites de ce haut lieu de la connaissance qu'est l'université. Un enjeu qui concerne l'ensemble du corps social, les PME comme les grandes entreprises, les services publics comme les entreprises privées, l'industrie culturelle comme l'industrie manufacturière.

Qu'est-ce que le Québec a à offrir à cette nouvelle civilisation du savoir, qui forme l'horizon indépassable de notre temps ?

Le Québec a beaucoup à offrir. Mais son principal avantage stratégique, c'est sa créativité. La créativité québécoise est pour moi un objet d'étonnement permanent. Sans doute parce que j'y vois le grand héritage des efforts que nous avons consentis depuis la Révolution tranquille pour devenir ce que nous sommes aujourd'hui : une société ouverte, plurielle et, surtout, innovatrice.

Petite par son poids démographique, distincte par sa langue et sa culture, notre société aurait pu rester captive de sa condition, elle s'en est au contraire servie comme d'un tremplin pour assurer sa croissance. Ce que je vais dire pourra paraître bizarre à certains, mais le Québec est la seule communauté self-made-man d'Amérique du Nord. Elle s'est faite elle-même.

Nos racines nous ont servis – et je ne parle pas seulement des racines canadiennes-françaises. Notre différence, qu'on a longtemps perçue comme un handicap, est devenue un atout. Elle nous a contraints à satisfaire nous-mêmes nos propres besoins.

Bref, nous avons fait de nécessité vertu. Nous avons hissé la débrouillardise au rang de l'inventivité. Le contexte dans lequel nous évoluons depuis 40 ans nous a forcés à être créatifs et innovateurs.

Cette créativité, elle représente aujourd'hui un actif majeur. C'est le pouvoir, non pas de faire les choses autrement – tout le monde peut faire les choses autrement avec un minimum d'ingéniosité. C'est le pouvoir de faire autre chose. Et ça, c'est une chance qui n'est pas donnée à toutes les sociétés.


Dès qu'il est entré en contact avec la société du savoir, notre capital de créativité a produit des résultats étonnants. Nos récentes success story ont toutes en commun d'être filles de la créativité québécoise et de la société du savoir. Les mises en scènes de Robert Lepage comme le miracle informatique de Softimage. Les contorsions des acrobates du Cirque du Soleil comme le génie aéronautique de Bombardier. Les films de Denys Arcand comme l'entrepreneurship des Paul Desmarais, Jean Coutu, Lino Saputo, Serge Godin, Robert A. Walsh, Guy Laliberté, Morris Goodman, Bernard Lamarre et combien d'autres.

Une telle performance est presque un cas d'école. Nous en avons nous-mêmes été les premiers étonnés. Nous avons été surpris de voir comment nous nous étions fabriqué des instruments de développement culturel, scientifique et économique qui non seulement nous ressemblent, mais qui trouvent aujourd'hui preneur partout dans le monde. Nous avons été émerveillés de voir comment nous nous étions taillé collectivement une place enviable sur l'échiquier socioéconomique mondial.

Je crois fermement que le moment est venu de revenir de notre surprise et de nous demander comment perpétuer cette rencontre féconde entre la créativité québécoise et la société du savoir. Ce que je redoute par-dessus tout, c'est que nous ne tirions pas toutes les leçons de cet heureux concours de circonstances. Ce que je redoute, c'est que nos succès récents restent des cas isolés, que nous évoquerons avec nostalgie dans 50 ans.

Miser sur le savoir : un beau risque

Tabler sur notre créativité, miser sur le savoir. Telle est, je crois, la combinaison gagnante pour le Québec d'aujourd'hui. Le savoir est le meilleur aliment de notre créativité, il accroît ses propriétés de manière exponentielle. Je suis convaincu qu'en raison de notre situation et du profil tout à fait singulier que présente la société québécoise, tout investissement dans l'éducation et la recherche aura des retombées plus grandes ici qu'ailleurs.

Miser sur le savoir, qu'est-ce que ça signifie ? Ça signifie faire du savoir le centre de tout ce que notre société entreprend. Le savoir doit être le prisme à travers lequel nous regardons le monde. Il doit dicter toutes nos décisions, collectives et individuelles.

Nous savons tous que le savoir n'a pas toujours eu bonne presse dans le Québec francophone. Il a longtemps été perçu comme le privilège d'autrui et il a même été tenu en haute suspicion par nos propres élites. Dans les années 50, un ministre de l'Union nationale affirmait haut et fort que les Canadiens français avaient la vocation de l'ignorance et que ce serait les trahir que de trop les instruire.

Nous n'en sommes plus là heureusement. Aujourd'hui, on s'approprie le savoir, on le développe, on le valorise aux quatre coins du Québec.

  • Montréal, vous le savez bien, n'aspire qu'à grimper dans la hiérarchie des grandes métropoles culturelles et technologiques du monde. Elle a tout pour y arriver. Elle a même un plan d'action qui ne demande qu'à être réalisé. Montréal, ville de savoir, n'est pas un rêve, mais une possibilité à portée de projets.
  • Québec, qui, il n'y a pas si longtemps, vivait presque exclusivement des activités gouvernementales, s'appuie de plus en plus pour assurer sa croissance sur des secteurs de haut savoir, comme l'optique photonique.
  • La Beauce, qui l'eût cru, envahit les marchés nord-américains et s'est développé une niche dans des domaines pourtant hautement concurrentiels. Comment expliquer ce succès, si ce n'est par une fertilisation audacieuse des secteurs manufacturiers traditionnels par des technologies et des savoirs de pointe ?
  • Sherbrooke est un modèle de synergie entreprises-universités. Elle est le centre de partenariats stratégiques tout à fait inédits, qui sont cités en exemple partout dans le monde, et qui sont en train d'écrire l'une des plus belles pages du développement régional québécois.
  • La Sagamie travaille en ce moment à transformer les façons de faire en foresterie et dans l'industrie de l'aluminium, en puisant dans ce vivier de compétences scientifiques qu'est l'Université du Québec à Chicoutimi.
  • Saint-Hyacinthe est devenue un haut lieu de l'agroalimentaire au Canada grâce aux institutions de recherche et de développement implantées dans la région, en particulier la Faculté de médecine vétérinaire de l'Université de Montréal. Les projets y foisonnent et certains n'attendent qu'un investissement pour démarrer.
  • La ville de Laval, dont les industries à forte densité de savoir se sont considérablement développées depuis dix ans, a pris symboliquement une option sur l'avenir en implantant en plein cœur de son nouveau centre-ville une « Cité du savoir ».

Les chantiers du savoir

L'on pourrait multiplier sans fin les exemples de conversions récentes de nos villes et de nos régions à la société du savoir. Ces expériences sont audacieuses, exaltantes, prometteuses. Elles sont aussi fragiles et sont encore loin d'avoir donné tous leurs fruits, comme est venu nous le rappeler cruellement, pour la métropole, le récent Bulletin de santé de Montréal de la Chambre de commerce.

Voilà pourquoi il faut multiplier les foyers de développement afin d'ouvrir à l'échelle de la province un vaste chantier du savoir. Il n'y a pas de projet plus urgent pour le Québec.

C'est d'un tel chantier du savoir que j'ai rêvé pour l'Université de Montréal. Un chantier qui, après six ans d'efforts, est en train de devenir réalité.

Hier, nous inaugurions sur le campus de l'Université de Montréal le premier de cinq nouveaux édifices en construction, le J.-Armand Bombardier. L'immeuble est magnifique mais sa vraie richesse, c'est à l'intérieur de ses murs qu'on la trouve. 700 professeurs, étudiants et professionnels. Des laboratoires uniques au Canada, équipés pour des créneaux d'avenir comme les nanotechnologies.

Le projet nous a coûté 60 millions de dollars, sans parler des équipements qu'on évalue à 150 millions. Quand je dis nous, je parle de l'Université de Montréal et de l'École Polytechnique, bien sûr, mais aussi des gouvernements du Québec et du Canada, de la Fondation canadienne pour l'innovation, de la Fondation J.-Armand Bombardier et de la Succession J.-A. DeSève.

Personne, à aucun moment, n'a considéré le coût de cet ambitieux projet comme une dépense. Tous y ont vu, au contraire, une formidable opportunité et des retombées à venir pour la société québécoise.

C'est avec les mêmes yeux que nous devrions, je pense, regarder la construction du CHUM. Le CHUM est un projet emballant, peut-être le plus exaltant et le plus porteur qui soit sur nos tables en ce moment. Un projet qui remonte à la naissance de l'Université de Montréal il y a 125 ans. Correctement réalisé, le CHUM pourrait devenir un pôle de prestation de soins hautement spécialisés, de recherche et de formation médicale unique non seulement au Québec, mais en Amérique du Nord.

C'est en ces termes que je souhaiterais qu'on en parle. Pas comme d'une dépense de plus dans la grille budgétaire de l'État. Mais comme d'un levier du génie médical québécois. Pas comme d'un problème comptable à régler, mais comme d'un pari sur l'avenir.

Je ne vous parle pas d'un stade olympique, ou d'une autoroute. Je vous parle d'un centre hospitalier universitaire qui pourrait redessiner toute la carte des soins de santé et de la recherche biomédicale au Québec pour les 40 prochaines années. Je vous parle d'un lieu de formation pour les chercheurs et les professionnels du secteur santé de l'université la plus active au Canada dans le domaine. Je vous parle d'un hôpital qui pourrait solidariser autour de lui une bonne partie de l'industrie médicale, biomédicale et pharmaceutique de Montréal. Je vous parle de l'avenir de la santé au Québec.

Conclusion : Une politique du savoir et de la création

Dans les années 60, le Québec lançait de grands projets hydroélectriques en assumant pleinement et avec enthousiasme les coûts qui leur étaient associés. Aujourd'hui, les grands chantiers ce sont ceux du savoir.

Tout comme le Québec du XX e siècle disposait d'immenses réservoirs d'eau qu'il a su convertir en potentiel hydroélectrique, le Québec du XXI e dispose d'étonnants gisements de créativité et d'imagination. Des ressources d'innovation, qui sont de plus en plus recherchées dans le monde d'aujourd'hui. Des ressources dont nous ne tirerons le plein bénéfice qu'en les arrimant à une authentique culture du savoir.

Le gouvernement du Québec doit non seulement prendre acte de cette nouvelle réalité, il doit aussi, et dans les plus brefs délais, définir avec les partenaires de la société québécoise les orientations, les objectifs et les instruments d'intervention en matière de savoir, de création et d'innovation. Nous ne partons pas de rien à cet égard puisqu'un travail remarquable a été fait à la fin des années 90 avec l'élaboration d'une politique québécoise de la science et de l'innovation.


Ce plan d'action devrait être systématique et porter sur les trois grandes modalités du savoir de nos jours : sa diffusion, sa production et sa valorisation.

  • La diffusion du savoir à travers des réseaux officiels ou informels est cruciale pour la productivité d'une société. La circulation des connaissances ouvre des perspectives nouvelles aux agents sociaux et économiques, de la petite entreprise aux échelons les plus élevés du gouvernement. Elle leur apprend à faire les choses de manière plus efficace et elle leur apprend des manières plus efficaces de faire les choses. Bref, elle permet à une société d'être plus allumée, plus ouverte aussi sur ce qui se fait à l'extérieur. Sans mécanisme de diffusion des connaissances, une société est condamnée au déclin.
  • Une société qui se contente d'assimiler le savoir des autres est une société qui stagne. Produire des connaissances, c'est s'assurer des positions de monopole dans un monde qui a de plus en plus besoin de découvertes et de savoirs nouveaux.
  • Enfin, il ne suffit pas de produire des connaissances, il faut aussi les appliquer. Comme le disait Confucius, l'essence de la connaissance est, une fois qu'on l'a acquise, de l'utiliser. Il existe des initiatives qui vont dans ce sens, mais il faut que l'ensemble de la communauté soit sensible aux enjeux liés à l'application des connaissances de pointe dans l'industrie, la petite comme la grande, et aussi dans toutes les autres organisations publiques et privées de notre société.

Dans le contexte actuel, marqué par la restriction des dépenses publiques et une évolution démographique défavorable, le Québec doit faire des choix difficiles et cruciaux pour son avenir.

Ces choix, ils portent entre autres :

  • sur les modalités d'un financement adéquat de nos universités;
  • sur la structure de notre enseignement post-secondaire et professionnel;
  • sur le financement public de la recherche, l'aide à la recherche et au développement, ainsi que le soutien aux entreprises de haute technologie;
  • sur des investissements majeurs dans les centres hospitaliers universitaires;
  • sur la configuration et la disponibilité du capital de risque;
  • sur notre industrie culturelle, qui est un acteur économique de première importance.

C'est pourquoi nous avons besoin plus que jamais d'un projet de société audacieux. Un projet qui nous donnera une grille d'analyse cohérente et qui nous aidera non seulement à faire les bons choix, mais aussi à mobiliser tous les Québécois et les Québécoises.

Donnons-nous une chance. Soyons, dans les années qui viennent, des obsédés du savoir. L'avenir, il est là, et pas ailleurs. Il n'en tient qu'à nous d'être de notre siècle, et non du siècle dernier.