Texte d'opinion : Se contenter d'un tiers de ville ?

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Ajouté le 31 mai 2004 dans Textes d'opinion

Se contenter d'un tiers de ville ?

Le 31 mai 2004

Se contenter d'un tiers de ville ?

 

Par Benoit Labonté, président et chef de la direction
Chambre de commerce du Montréal métropolitain

Vingt-deux secteurs auront la « chance », le 20 juin prochain, d'opter pour le « démembrement ». Ironiquement, ce terme décrit avec beaucoup d'exactitude le choix qui sera offert. On ne défera pas la fusion. On créera tout au plus des municipalités « démembrées », amputées de toute capacité d'influence et de décision pour quelque deux tiers de leur budget, en moyenne, qu'elles devront retourner au conseil d'agglomération… Bref, des tiers de villes ! Et c'est avec engouement que ces municipalités – qui ne seront que partiellement reconstituées, rappelons-le – voudront donc remettre à la ville centre leur capacité décisionnelle sur une importante série de pouvoirs critiques et stratégiques, en échange de la gestion de leurs trottoirs, de leurs parcs, de l'enlèvement des ordures et du déneigement, sans compter l'important pouvoir d'émission des licences pour les animaux domestiques. Très édifiant !

Les éventuelles municipalités dites « reconstituées » ne devraient pas entretenir d'illusions. Même si l'option du démembrement devait l'emporter dans chacun des 22 référendums – ce qui est peu probable –, ces villes reconstituées ne représenteraient, ensemble, que 28 % (nombre d'électeurs total sur les 22 territoires) des voix sur le conseil d'agglomération, face à un mastodonte montréalais qui, lui, détiendrait le pouvoir et sa balance avec 72 % (nombre d'électeurs dans la ville centre) des votes. Si cela peut sembler un moindre mal avec un maire à la personnalité conciliante et consensuelle, on n'a qu'à regarder l'histoire de Montréal pour se rendre compte qu'il s'agit d'un rare cas d'exception plutôt que la règle.

Certains – nous en sommes – croient fermement en la nouvelle ville de Montréal. D'autres regrettent la perte de leur municipalité telle qu'ils l'ont connue avant l'arrivée de la nouvelle ville. Chacun possède son lot d'arguments et a eu l'occasion, au cours des derniers mois, de faire valoir l'un et l'autre point de vue.

Le temps est venu de laisser ces échanges de côté et de se concentrer, pour les prochaines semaines, sur le seul et véritable enjeu qui fera l'objet de la consultation publique du 20 juin prochain dans 22 secteurs de l'île de Montréal : le choix entre le maintien dans la structure municipale actuelle ou le « démembrement » et la participation à la gestion des compétences d'agglomération à travers un nouveau conseil d'agglomération, tels que définis par la Loi 9.

Il s'agit d'une nuance considérable et il est important de la répéter : le retour au statu quo ante ne fait pas partie des options offertes aux citoyens. Ainsi, les avantages attribués aux anciennes municipalités d'avant la fusion ne sont plus d'intérêt pour le présent débat. S'il y a un point sur lequel le premier ministre du Québec et le ministre responsable des Affaires municipales ont été sans équivoque, c'est qu'un retour à la situation d'origine est fermement exclu. Ainsi, entretenir auprès des électeurs l'espoir de voir ce scénario se réaliser tient soit d'une profonde incompréhension des réalités politiques québécoises, soit d'une déplorable malhonnêteté intellectuelle.

« Démembrer ou ne pas démembrer ? », là est la seule et unique question. Et pour y répondre, rien de mieux qu'une analyse froide et honnête des options.

À notre avis, le démembrement aurait représenté une option intéressante sur l'île de Montréal que pour un seul et unique secteur : l'ancienne Ville de Montréal. Ainsi, en se retirant de l'actuelle structure municipale, Montréal se serait retrouvée à avoir à la fois les avantages de la fusion et de la défusion. Tout d'abord, avec 57,4% des voix du conseil d'agglomération, l'ancienne Ville de Montréal se serait trouvée à y régner en roi et maître. C'est aux représentants élus par les seuls électeurs du territoire de l'ancienne ville de Montréal que serait revenue, en bout de ligne, l'entière responsabilité décisionnelle quant à l'administration et la prestation des très importantes compétences d'agglomération. Ces élus auraient ainsi eu le dernier mot sur la gestion de 100% des revenus provenant de leur municipalité reconstituée et, en moyenne, sur quelque deux tiers des revenus provenant des autres municipalités de l'île. Quelle aubaine cela aurait été !

Heureusement pour leurs concitoyens du reste de l'île, cette idée n'est pas passée par la tête des habitants de l'ancienne ville de Montréal et aucun de ses politiciens n'a flairé la bonne affaire. Ce qui est par contre beaucoup plus surprenant, c'est que plus de 10% des citoyens de 22 anciennes municipalités ont franchi la première étape visant à faire le travail à la place de l'ancienne ville de Montréal.

En tant que citoyens de l'île de Montréal, nous sommes tous, individuellement, sensibles à l'importance des services de proximité pour la qualité du milieu dans lequel nous vivons. Toutefois, il va de soi que nous accordons également beaucoup d'importance au dynamisme culturel, communautaire, économique, touristique, etc. dont peut faire preuve notre ville. Ces deux dimensions des responsabilités municipales sont importantes et nous croyons tout aussi important que les individus que nous élisons localement puissent faire valoir nos intérêts et nos idées sur ces deux volets de la vie urbaine.

À en croire les partisans du démembrement, cela importe peu. Pour avoir le plein contrôle des services de proximité – dont ils bénéficient déjà, faut-il le rappeler, en tant qu'arrondissements de la nouvelle ville de Montréal ! -, ils accepteraient de plein gré de confier à d'autres les deux tiers de leur budget, en moyenne, ainsi que le pouvoir décisionnel pour toutes les compétences d'agglomération. Est-ce à dire que les habitants des 22 secteurs où sera tenu un référendum ne se préoccupent guère du réseau artériel métropolitain, du développement économique, des parcs industriels, du logement social, de la promotion touristique, du transport en commun, ou de la sécurité publique ? Est-ce à dire qu'ils n'ont aucune voix à faire entendre quant à la façon dont le conseil d'agglomération administrera deux tiers de leur budget ? Ou serait-ce que les véritables enjeux n'ont pas encore été clairement exposés, ou pire, occultés par la démagogie défusionniste ?

Suivant le scénario dicté par la Loi 9, malgré le retrait de certaines municipalités et après le énième comité de transition, la grande ville de Montréal continuera de vivre. À vrai dire, dans la mesure où le financement des plus importantes compétences pour le développement et le rayonnement de Montréal sera partagé par l'ensemble de l'agglomération, cette grande ville aura surtout perdu plus de temps et d'énergie dans le processus défusionniste que de réels pouvoirs.

La bonne nouvelle est certainement que le processus de consultation tire à sa fin. La moins bonne est qu'en choisissant de s'exclure volontairement des décisions relatives à l'agglomération – des enjeux liés à leur avenir –, les citoyens de certains secteurs s'apprêtent implicitement à rejeter la vision d'une Métropole où tous peuvent contribuer; d'une ville où la diversité de sa population et sa capacité d'œuvrer ensemble constituent la plus grande richesse.